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OROCHI – KDC #3

Si la Chine commença à produire des œuvres dès les années 1900 et la Corée du Sud bien plus tard, le Japon n’a pas tardé non plus à tourner ces films à la fin des années 1900. Ceci s’explique par la présentation du cinématographe des frères Lumière à Osaka en 1897 et l »intérêt du public pour cet art nouveau. Malheureusement, beaucoup de copies de films japonais furent perdues ou détruites, à cause du tremblement de terre de 1923, de la guerre sino-japonaise et des deux bombes de Nagasaki et Hiroshima. On est certainement passé à côté de très bons films, bien qu’on est réussi à conserver une œuvre sortie en 1925 jusqu’à aujourd’hui, et c’est une chance ! Ce film, c’est Le Serpent, de son titre original Orochi.

OROCHI (1925, B. FUTAGAWA) – Kronique de Charles #3 :  

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CONTEXTE

Dans les années 1910-1920 au Japon, un narrateur racontait les films diffusés. Ce narrateur était appelé un Benshi. Le benshi était très populaire au pays du Soleil Levant, pouvant être un homme ou une femme. En général, ce sont surtout les hommes qui occupaient ce poste d’orateur (en 1927, on comptait 180 femmes pour un total de 6818 benshi). Cet artiste donnait la parole aux acteurs du film et il lui arrivait de raconter aussi des poèmes ou de chanter, cette tradition s’appliquait à presque tous les films muets au Japon, l’inspiration venant du style théâtral Kabuki. Le Benshi était aussi présent pour le public analphabète, où leur nombre à l’époque n’était pas totalement négligeable.Cette tradition freinera l’arrivée du cinéma parlant.

Sil y a bien une chose que savent raconter les japonais, ce sont les histoires du quotidien, leurs traditions, leur passé féodal, mais déjà en 1925, le réalisateur Buntarō Futagawa osait remettre en question les traditions locales, la vie des samouraïs et l’image qu’on peut en faire en Occident par exemple. Déjà à l’époque, et de nos jours, les cinéastes japonais remettaient en cause leur histoire, leur société, les erreurs commises (sur les conflits, les guerres, l’injustice, la pauvreté), certes le Japon n’était pas encore une nation puissante comme les États-Unis en 1925, mais aujourd’hui, cette réflexion a perduré alors qu’elle est une grande puissance mondiale, bien que les sujets ont changés et se concentrent de plus en plus sur le conformisme de sa population, les problèmes de sa jeunesse et le monde du travail.

Buntaro Futagawa en est un excellent exemple, et cet héritage a été repris par Akira Kurosawa, Yasujiro Ozu, Hideo Gosha, Masaki Kobayashi, Nagisa Oshima, Kenji Misumi, Kenji Mizoguchi, puis aujourd’hui par Sion Sono. Si la France a eu beaucoup de grands cinéastes, les Japonais aussi, quelques-uns des réalisateurs que j’ai mentionnés travailleront de temps en temps avec des Français. Si énormément de films sur les samouraïs sont sortis, beaucoup ne se limitaient pas aux simples combats et duels pour le plaisir des yeux, et c’est justement le cas de Orochi. Le personnage principal fut campé par une star du cinéma japonais de l’époque, Tsumadaburō Bandō, qui peut être considéré comme la première grande vedette locale.

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QUE RACONTE OROCHI ?

Orochi se passe au 18ème siècle et raconte l’histoire d’un samouraï nommé Heizaburo Kuritomi. On le suit de son jeune âge jusqu’au début de sa vieillesse. Le personnage principal va vivre un moment plutôt difficile dans sa vie, en raison des comptes qu’il a à rendre à cause de quiproquos. Heizaburo est fatigué de ces événements malencontreux, ayant même quelques écarts envers son senseï, autrement dit son maître. On a affaire à une tragédie décrivant la nature humaine et ses mauvais côtés. Le héros semble pourtant à l’aise avec ses amis et son maître au départ. Il joue à pierre/feuille/ciseau, il boit du saké, il drague des geïshas et il fait la fête avec eux.

Son image va se voir soudainement brisée par une violente dispute causée par une différence d’avis que le héros a pu avoir avec un interlocuteur, alors qu’il n’y avait rien de méchant dans son intention. Heizaburo expose ses ambitions de vouloir changer et bousculer la société dans laquelle il vit et il en est presque un prisonnier, un exclu (Futagawa utilise là une métaphore plus qu’évidente avec son personnage). Si Heizaburo devient fou à cause des problèmes qu’il vit, il n’est pas le seul, ses adversaires deviennent dingues à force de ne pas réussir à ne serait-ce l’enfleurer pendant les combats, ce qui donne des situations plutôt cocasses. Il est surnommé le serpent en raison de sa manière de combattre, esquivant ses adversaires facilement pendant les duels et continuant à se battre même dans la difficulté.

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LE SAMOURAÏ ET SES VALEURS

À l’image d’un serpent, le héros Heizaburo continue à se battre alors qu’il est très faible, mettant en avant le courage et le dépassement de soi de ce samouraï, tout en retenant le symbole du serpent, certains continuant à se défendre alors que leur tête est coupée. Orochi développe totalement le personnage, montrant son évolution, ses forces, ses faiblesses et la folie qui va l’envahir en raison des accusations qu’on lui porte, faisant de lui un hors-la-loi, et dénigrant un peu le mythe du samouraï en général, en affichant clairement sa déchéance. Dire du mal des samouraïs en 1925 était très osé. Tout ceci est à l’image de thèmes chers au Japon comme l’unité familiale, les trahisons, l’économie, l’amour et la remise en question des traditions contemporaines, en l’occurrence celle du samouraï qui était considéré comme quelqu’un de presque parfait et dont on ne se souciait pas de ces problèmes, car on pensait que de par son statut, il était forcément heureux.

LE DÉBUT DU CHANBARA AU CINÉMA

Orochi nous explique que même les samouraïs, pourtant considérés comme des hommes forts et braves, pouvaient eux aussi subir des injustices alors qu’ils sont les garants de la justice et de la sécurité. Il s’agit en vérité d’un reflet de l’injustice sociale que connaissait le Japon de manière générale. Ce film était un peu différent de la norme contemporaine tant sur le plan visuel que sur le plan traditionnel. Beaucoup de films mettant en avant des samouraïs adoptaient le style théâtral du Kabuki, rendant un aspect plus esthétique et lisible des gestes des acteurs lorsqu’ils maniaient des épées par exemple. Ici, Bando ne met pas un temps interminable à préparer ses gestes de façon à prendre la pose, il effectue on pourrait dire sauvagement ses coups, sans se retenir, ce qui perturba les spectateurs à cause de sa lisibilité très rapide et brute, adoptant davantage le style du chanbara, plus violent que le Kabuki. Et au final, ce film fut beaucoup apprécié.

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MODÈLE DE RYTHME VISUEL ET SCÉNARISTIQUE

Le rythme du film est excellent, de par son étalonnage quasiment frénétique. Parfois, nous n’avons pas le temps de souffler. Les séquences affichent une dose mesurée en fonction de la situation. La réalisation est propre, certains plans très beaux montrent les émotions et la tristesse que peut avoir le personnage principal. Que ce soit les plans rapprochés ou les plans éloignés, Futagawa réussit à exposer son idée, il justifie à chaque fois l’utilisation de tel ou tel plan. Il se permet même quelques petits travellings intéressants traçant le parcours dans le film du héros, son parcours étant montré par sa démarche linéaire quelquefois faisant presque penser au spectateur qu’il suit la fresque de sa vie. On a aussi un plan incroyable du combat à la fin du film qui ferait passer Chuck Norris pour quelqu’un de juste normal. On peut presque parler de plan séquence là, la chorégraphie nous permettant de suivre une action crédible et jouissive, et le dénouement n’en est pas moins incroyable, tant cinématographiquement qu’intellectuellement.

DE L’OPINION DES MŒURS

L’action est présente tout en gardant de la subtilité, les bastons pour l’époque paraissant véridiques. Les thèmes sont nombreux à foison. Buntaro Futagawa critique aussi l’hypocrisie de la population en général quand il s’agit d’honneur, de respect, d’amour et montre que l’argent prend une importance dépassant les mentalités et la nature humaine. La notion de pouvoir que peut avoir l’argent est vivement critiquée quand on voit notre samouraï rejeté, car il est devenu pauvre. Les gens ne s’intéressent pas à sa personne ou à sa personnalité, mais plutôt à son statut social. La prestation de Tsumadaburō Bandō est excellente, il est totalement impliqué dans son rôle. Si le maquillage outrancier exagère ses expressions, comme les autres acteurs, il se lâche complètement, comme s’il était habité par un samouraï qui aurait vécu tous ces événements.

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POURQUOI FAUT-IL VOIR OROCHI?

Le Serpent n’est pas seulement un film contemplatif, mais il est touchant émotionnellement, les thèmes et les sujets que veut traiter Futagawa sont visibles, devinables, ni trop téléphonés, ni trop cachés, et il nous laisse réfléchir sur son opinion de la société japonaise envers les sages, les personnes respectables, la jeunesse et l’argent. Le contexte peut être approprié aussi en Europe et en Amérique. Il est indispensable de visionner ce film, surtout si on s’intéresse au cinéma japonais. C’est bien plus qu’un long-métrage, c’est une réflexion sur divers thèmes, il est fondamentalement réaliste, et oui,  je vais le dire, c’est un chef d’œuvre !

Titre VO : 雄呂血

Sources :

  • FUTAGAWA, Buntarō. Orochi.  Makino Production, Digital Meme, sorti en salle en 1925. 1 h 14 min. Fiche IMDb.

Toutes les images de l’article sont issues du film. Elles n’ont pour but que d’illustrer le manuscrit et respectent le droit de diffusion dans le cadre d’une critique.

Les « Kroniques de Charles » sont des présentations et des réflexions sur des œuvres (tout support confondu). Ces contenus n’ont pas la prétention d’être des analyses poussées de films ou une réflexion très développée, mais plutôt de parler d’œuvres que je souhaite partager (qu’elles soient connues ou non), chaque opinion sera différente sur une œuvre de tout de façon. Les commentaires sont l’occasion de discuter de ce film, afin de permettre un débat et éventuellement suggérer un article sur d’autres œuvres, ayant un rapport ou non avec celui-ci présent.


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Article écrit par LeMondedeCharles

Amateur de cinéma asiatique, policier et de films aux lectures sociologiques, ainsi que la littérature de fiction et anthropologique, je pose une curiosité sur toutes les catégories possibles, toutes années confondues, en particulier sur des œuvres se détournant des codes établis.

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