LE CHŒUR DE TOKYO – KDC #4

Il existe des réalisateurs japonais considérés comme des experts de la narration de la vie quotidienne. L’un de leur senseï, si ce n’est le plus grand dans le domaine, est Yasujirō Ozu. Né un 12 décembre 1903 et mort un 12 décembre 1963 (mort à 60 ans pile poil), Ozu réalisa de 1927 jusqu’à la guerre sino-japonaise, quasi principalement des œuvres muettes dont beaucoup ont été perdues depuis. Les films de ce metteur en scène sont surtout des œuvres sociales et par chance, il est possible aujourd’hui de voir sur les plate-formes de streaming légales une de ses réalisations conservées : Le Chœur de Tokyo (on peut aussi dire Chœur de Tokyo, c’est ce titre qui est retenu dans une édition du film par Carlotta). 

LE CHŒUR DE TOKYO (1931, Y. OZU) – Kronique de Charles #4 :  

CONTEXTE

Nous sommes en 1931. Yasujirō Ozu a 28 ans et a déjà quelques films à son actif lorsqu’il entame Le Choeur de Tokyo. Dans la continuité de ces longs-métrages précédents, il nous propose une peinture familiale avec le regard d’un père et de ce qu’il voit et vit lui-même dans un contexte social et économique compliqué au Japon. Le type d’oeuvre que réalise Ozu ici porte un nom : c’est un film shoshimin : je cite l’article dans Le Monde de Jacques Mandelbaum : [le film shoshimin] est un genre “dévolu au personnage du “petit-bourgeois”, catégorie alors en pleine expansion dans un Japon qui se modernise et s’urbanise”.

QUE RACONTE LE CHŒUR DE TOKYO ?

Le film raconte l’histoire de Shinji Okajima (joué par Tokihiko Okada). Cet homme est marié et père de 3 enfants. Il va perdre son poste d’assureur après avoir pris la défense d’un collègue, licencié selon lui injustement. Les difficultés et les mauvaises péripéties vont se multiplier dans sa recherche d’un nouveau travail (il s’agit pour lui de retrouver sa place dans la société) et ses relations avec sa famille vont se dégrader ; il lui devient alors de plus en plus compliqué de subvenir aux besoins de celle-ci. La lutte des classes et la mutation socio-économique sont au cœur de ce long-métrage, montrés par une harmonie esthétique qu’on peut attribuer à Ozu.

HIÉRARCHIE VERTICALE ET RÉALISATION HORIZONTALE

Le long-métrage commence par un flash-forward, on comprend très vite qu’il sera question du respect des supérieurs. Le personnage principal Shinji Okajima est présenté pendant ses études lors d’un cours de sport. Il a un caractère bien trempé, n’hésitant pas à chambrer son supérieur et à ne pas obéir à ses ordres. Constamment, ce prof écrit des notes dans son carnet, faisant presque office de running gag avant que le terme ne soit popularisé. Il s’agit ici du respect envers un sage, un supérieur, un maître, Okajima remet en cause l’autorité, mais ceci s’explique par l’inconscience de sa jeunesse, ce n’est pas qu’il méprise ou bafoue les traditions, c’est plutôt qu’il joue avec, ce qui est totalement différent, de plus la façon de jouer de Tokihiko Okada rappelle un peu celle de Charlie Chaplin, une façon de jouer clownesque (Chaplin sortait Les Lumières de la Ville en 1931 aussi).

Okajima devient assureur et montre au passage qu’il était un boute en train, mais qu’il a tout de même travaillé pour occuper ce poste, une preuve perceptible de maturité. On sait à quel moment historique se déroule l’histoire, car Okajima parle de la politique de Hoover, faisant référence au début des années 1930. Le contexte du film est donc contemporain de la réalité, il se déroule durant la crise qui touche le Japon et bien sûr Tokyo, le lieu de l’intrigue.

Ce que veut montrer Ozu, c’est que la « malédiction » du chômage touche n’importe qui, même Okajima alors qu’il a des compétences dans son domaine. Cette vision appartient au film, mais n’est pas exagérée, on sent une prise de position neutre et une volonté de rendre comique l’histoire de la part du réalisateur : l’histoire du film est réaliste, elle n’est pas exagérée, ce qui fait donc penser à un docu-fiction, d’où la prise de position neutre, mais cette histoire est racontée par divers moments comiques : le début avec la séance de sport, la séquence des primes de fin de mois, montrant les employés allant aux w.c. pour savoir combien ils ont gagné d’argent, sauf que tout le monde se retrouve au même endroit et il est difficile pour eux de savoir individuellement leur prime et le licenciement d’Okajima qui a voulu défendre le renvoi d’un collègue (oui même cette scène). C’est d’ailleurs de cette façon que le film sera alterné : tantôt, les séquences seront comiques, tantôt elles seront dramatiques. Toutefois, il n’y a pas une rupture soudaine dénigrant une situation drôle, la transition entre le ton triste et le ton comique est fluide.

Comme souvent avec Ozu, la caméra est souvent posée, son déplacement est très lent et majoritairement fixe, pour nous laisser regarder ces gens vivre, le cadrage étant parfaitement maîtrisé pour qu’on observe les situations, comme si on était omniscient et qu’on était pour de vrai avec la famille d’Okajima et son entourage. Cette façon de filmer très basse se verra dans le reste de sa filmographie,  il adopte dans Le Chœur de Tokyo des plans qu’on appelle « plans tatamis ». L’un des messages du film est qu’il y a toujours une solution, qu’il faut toujours faire en sorte de réparer un dommage.

MESSAGE DE SOLIDARITÉ ET D’ESPOIR

Ozu nous met en avant la difficulté pour le personnage principal de trouver du travail et ainsi subvenir aux besoins de sa famille. Pour ce faire, Okajima mettra sa fierté de côté en travaillant en tant qu’homme-sandwich, forcément un énorme virage sur son statut social et sa femme aura pitié de lui en le voyant travailler au départ. Puis cette pitié sera remplacée par une compréhension de sa part et rejoint son mari dans ce « sacrifice ». Okajima travaillera aussi en tant qu’enseignant grâce à son ancien professeur de sport qu’on voyait au tout début du film, symbolique de la solidarité, que la personne se soit moquée de nous ou non. Au début du film, on pourrait prendre Okajima pour un cancre, mais finalement, lorsqu’on voit le dénouement du film, on se dit que rire de quelqu’un, ce n’est rien ; Okajima n’a pas eu de gestes brusques envers son prof non plus, il ne l’a pas insulté, en plus notre héros est intelligent et méritant, il a eu la malchance de subir la crise de son pays.

Comme beaucoup d’enfants, le fils d’Okajima va se montrer capricieux, casse-bonbon, un peu comme le père au départ. De plus, ce gentil papa de famille vendra en cachette des objets personnels pour payer les frais d’hospitalisation de sa fille malade, à travers ce geste touchant, mais nécessaire, Ozu veut montrer que le matérialisme a pris une place prépondérante au Japon et qu’il est important de revenir aux fondamentaux quand il s’agit de la vie de quelqu’un. Il remet en cause indirectement le fonctionnement du sytème de santé du Japon, très différent par exemple de celui de la France, aujourd’hui bien sûr, mais aussi à l’époque. Il cherche à le dénoncer et montrer son incompréhension quant au lien entre la catégorie sociale et la chance d’avoir la possibilité d’obtenir des soins, quelle que soit notre maladie.

Ozu est d’autant plus intelligent qu’il a choisi de mettre en avant une société d’assurance, qui décide ou non (indirectement évidemment) de l’arrêt de mort d’un malade, j’appelle ça un développement scénaristique bien trouvé! Lorsque la jeune fille est guérie, leur rassemblement est plus que joyeux, il titille notre sensibilité et il l’éveille. Les parents comprennent que leur sacrifice a servi à quelque chose, à sauver leur fille d’abord et qu’il est nécessaire de se battre pour dépasser le simple statut social, qu’il faut tout faire pour garder en vie un proche quand médicalement c’est possible. Ozu va susciter (encore) une attention du spectateur en montrant un poisson mort et une fleur fanée, métaphores animales et végétales évidentes prouvant que la vie est en fait éphémère : est-ce un message, un avertissement ou un signe ? Plusieurs autres métaphores sont cachées et je vous laisse le soin de voir le film pour les découvrir.

IL FAUT ECOUTER LES AÎNÉS

Ce film montre que c’est dans la difficulté que les liens se renouent. Le Chœur de Tokyo se termine bien, il donne le sourire et de l’espoir. Il montre que la vie est la chose la plus importante avant nos besoins matériels, contredisant alors (selon Ozu) la mentalité hypocrite européenne et surtout américaine.  Parle d’égalité pour tous sans forcément agir ainsi de la part des pouvoirs quand il s’agit de santé. Quand on sait ce qu’il va se passer quelques années après la sortie du film, le message du Chœur de Tokyo dégage une véritable puissance émotive et contextuelle. Si cette famille est heureuse, c’est parce que la jeune fille va bien, et ce grâce à ses parents, mais aussi grâce au professeur de sport (qui peut être vu comme le grand sage de l’histoire). Il s’agit d’une combinaison de plusieurs paramètres qui montrent qu’il est nécessaire d’agir en société pour garder le bonheur de tout le monde.

La boucle est bouclée, car le film se termine avec le professeur et ses anciens élèves réunis qu’on a déjà vus au début du film. Ozu ne se contente pas de dire « Il faut être gentil », il le démontre, il prouve par quels obstacles il faut passer. Beaucoup de théories, mais aussi beaucoup de réels actes. Cette famille est une représentation tout à fait banale du Japon, mais elle est surtout réaliste. Malgré la maladie, la pauvreté, l’injustice législative et économique, ce qui est plus fort que tout, c’est l’amour, la solidarité et la volonté de dire : « J’ai une vie, je veux partager mon bonheur, je ne me laisserais pas abattre, par quoi que ce soit. ». Le Chœur de Tokyo est atypique, un modèle d’interprétation de la part de tous les acteurs, les adultes et les enfants.

POURQUOI FAUT-IL VOIR LE CHŒUR DE TOKYO ?

Parce qu’il a succédé aux “J’ai été diplômé, mais…” et “Va d’un pas léger” et a précédé “Gosses de Tokyo”, “Femmes et Voyous”, “Printemps tardif”, “Voyage à Tokyo” ou encore “Bonjour” chez Ozu; Le Chœur de Tokyo s’inscrit dans cet “Ozu Cinematic Universe” nous parlant de choses simples sous un angle authentique. C’est une tranche de vie encore visible aujourd’hui, au Japon et ailleurs. Ce n’est pas ce film tout seul qu’il est intéressant de regarder et d’analyser, c’est l’ensemble de la filmographie de Yasujirō Ozu. Il est disponible sur Internet gratuitement et légalement alors ne vous privez pas!

Pour voir le film, c’est ici

Titre VO : 東京の合唱, Tōkyō no kōrasu

Sources :

MANDELBAUM, Jacques, 20 Juin 2006. “Choeur de Tokyo” : Ozu, un été japonais. Le Monde. Disponible ici

OZU, Yasujirō. Le Choeur de Tokyo.  Shochiku Kinema, Criterion Collection, sorti en salle en 1931. 1 h 30 min. Fiche IMDb.

Toutes les images de l’article sont issues du film. Elles n’ont pour but que d’illustrer le manuscrit et respectent le droit de diffusion dans le cadre d’une critique.

Les « Kroniques de Charles » sont des présentations et des réflexions sur des œuvres (tout support confondu). Ces contenus n’ont pas la prétention d’être des analyses poussées de films ou une réflexion très développée, mais plutôt de parler d’œuvres que je souhaite partager (qu’elles soient connues ou non), chaque opinion sera différente sur une œuvre de tout de façon. Les commentaires sont l’occasion de discuter de ce film, afin de permettre un débat et éventuellement suggérer un article sur d’autres œuvres, ayant un rapport ou non avec celui-ci présent.

8 Note GeeKroniques
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Article écrit par LeMondedeCharles

Amateur de cinéma asiatique, policier et de films aux lectures sociologiques, ainsi que la littérature de fiction et anthropologique, je pose une curiosité sur toutes les catégories possibles, toutes années confondues, en particulier sur des œuvres se détournant des codes établis.

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